Enchères - La Collection Bérès
 |
 |
| Retour au sommaire |
 |
| Berès ou l’amour du livre pour fil de vie |
|
Pierre Berès a quitté en juillet dernier le monde des livres, sur lequel il avait régné pendant près de quatre-vingts ans. Hommage.
|
|
|
Érudit et séducteur, audacieux et pointilleux, âpre en affaires et généreux de ses immenses connaissances tant dans les catalogues de ventes publiques que dans ses propres publications, Pierre Berès fut expert auprès des commissaires-priseurs pendant plus de cinquante ans. Cette activité annexe et cependant importante de son métier de libraire évoqué par Christian Galantaris, l’occupa surtout dans les années 1960-1970 ; sa dernière vente en tant qu’expert eut lieu à l’Hôtel Dassault en 2004 et fut consacrée à Restif de La Bretonne. Puis il décide de fermer la librairie et six ventes furent nécessaires pour disperser ce fonds (Pierre Bergé & Associés). Évènement tant attendu pour tous les amoureux du beau livre, de l’exemplaire rarissime et du travail d’écriture retrouvé dans les manuscrits, une vacation fut consacrée au cabinet particulier de Pierre Berès. Avant d’évoquer quelques ventes de bibliothèques célèbres dont il fut le maître d’oeuvre, il est nécessaire de se pencher sur les spécificités du métier d’expert en livres. La première des ventes du fonds de la librairie était ainsi consacrée à un outil essentiel, la bibliographie. Jean-Baptiste de Proyart, expert de la série des ventes, rappelle que «Pierre Berès a comme transformé une fois pour toutes en une savante alchimie appelée goût cette masse de livres, en apparence indistincte, que les Anglais nomment “ books about books ” (...) Leur usage nécessaire et quotidien entretient la mémoire, suscite des découvertes et des redécouvertes, nourrit et élargit le goût». Toujours méthodique, Berès a classé ces milliers de catalogues, livres spécialisés ou brochures par pays, par période, par auteur et par matière. Rappelons comme la plupart des journaux que cette passion rigoureuse l’a possédé très jeune, puisqu’il rédigea son premier catalogue à dix-sept ans. Quand il assiste Me Giard pour la dispersion de la bibliothèque Paul Bonet, en novembre 1933, Pierre Berès a tout juste vingt ans... On a aussi pu consulter au centre de documentation de Drouot le catalogue d’une vente de mars 1951, celle de la collection Lucius Wilmdering organisée par Parke-Bernet à New York, avec Pierre Berès expert. Lors d’une de ces vacations, il était mandaté par Jacques Chaban-Delmas pour acquérir pour la ville de Bordeaux Le Livre de raison de Montaigne, annoté de la main du philosophe. Doté de 1 500 $, Berès n’hésita pas à l’emporter contre 21 000.
Un coup comme il aimait tant en faire ! En mars 1961, avec l’étude Rheims et Laurin, il présente, aux côtés de Fernand de Nobele, la bibliothèque de Maurice Goudeket, époux de Colette. La palme des enchères, 121 000 F au marteau, revient alors aux brouillons et manuscrits des Méditations poétiques de Lamartine. Le manuscrit autographe d’Une ténébreuse affaire de Balzac, donné par l’auteur à M. de Peyssonnel, directeur de la revue Le Commerce où le texte avait paru du 14 janvier au 20 février 1841, fut quant à lui préempté par la Bibliothèque nationale. Un exemplaire de l’édition originale d’Athalie, la reliure fleurdelisée et ornée de croix de la Maison royale de Saint-Cyr sur les deux plats, obtenait 40 000 F, toujours au marteau. Au mois de décembre de cette même année 61, Pierre Berès assiste encore l’étude Rheims et Laurin pour la dispersion de la collection Jean Davray de manuscrits et livres précieux du XVe au XXe siècle, d’autographes historiques et littéraires et de lettres de peintres. Romancier, auteur de pièces de théâtre, Davray était aussi, avec Gustave Leven et Maurice Epry, l’un des trois propriétaires de Perrier ; il fit appel aux meilleurs affichistes de l’époque pour la publicité de cette eau pétillante comme du champagne. Aux côtés d’une lettre de Raphaël adjugée 12 500 F au marteau, d’un document de Michel-Ange relatif aux trois statues de marbre du tombeau de Jules II (20 000 F), d’un dessin à la sanguine du seul portrait authentique de Pascal poussé par le collectionneur jusqu’à 340 000 F pour l’offrir à la Bibliothèque nationale , figuraient les épreuves corrigées ayant servi à l’impression du Lys dans la vallée de Balzac (Paris, 1835), que notre expert emportait contre 15 000 F. Pierre Berès n’hésitait pas à conserver fort longtemps une pièce qu’il estimait rare : ainsi, dans la vente de son Cabinet des livres, ce recueil en deux volumes resurgissait pour le plus grand bonheur d’un collectionneur qui enchérissait jusqu’à 377 960 euros frais compris. On retrouve Montaigne dans une vente du 25 mars 1991, dirigée par les études Ader-Tajan, Boisgirard et Loudmer, avec un exemplaire de la Cinquiesme édition augmentée d’un troisième liure et de six cens additions aux deux premiers, titré de la main même de l’auteur. Adjugé 1 470 000 F, il fut aussitôt préempté par la Direction du livre au ministère de la Culture pour la bibliothèque de Bordeaux. Au fil des ventes, on retient encore la bibliothèque musicale de la comtesse de Chambure, le 26 mai 1993, avec notamment le manuscrit autographe de la Grande Valse brillante en mi-bémol pour piano, opus 18 de Frédéric Chopin, dont les cinq premières pages sont entièrement de la main du compositeur, qui fut acheté 766 500 F par le gouvernement polonais.
Puis, le 15 mai 2001, Pierre Berès commit un de ces coups dont il était si friand, et qui laissaient pantois le monde de la bibliophilie : la toute première version, «seul manuscrit» selon les mots de l’auteur, du Voyage au bout de la nuit de Céline. Il a appartenu à Étienne Bignou, qui l’avait acheté directement à Céline contre 10 000 F et un petit Renoir avant la Seconde Guerre mondiale.
Ce manuscrit atteignait en 2001 la somme exorbitante de 12 184 000 F. Préempté par la Bibliothèque nationale, il a été payé avec l’aide du Fonds du patrimoine et, surtout, d’un mécène, madame Nadeh Ojjeh. À ceux qui lui demandaient comment ce manuscrit lui était arrivé, Pierre Berès répondait : «Par la porte». On se souvient aussi que lors de la vente de son Cabinet des livres, il offrit à l’État le manuscrit de La Chartreuse de Parme de Stendhal. Toute l’ambiguïté de l’expert est là : vendre très cher et être généreux. Tel l’homme de la Renaissance, Pierre Berès était non seulement un érudit, mais aussi un curieux du beau, un collectionneur d’art, ami de Picasso, de Matisse et Soulages. Oui, il était gourmand de vie et de savoir, connaisseur et éternel chercheur. Loin d’être passéiste, il avait confiance dans les nouveaux outils culturels : "L’histoire du livre, comme objet, a commencé il y a huit siècles, écrivait-il en 2001 pour Le Journal des arts. Cette histoire se casse plus ou moins la gueule maintenant. Mais la culture, ce n’est pas le livre. La culture va partout. Elle se débrouille partout, dans le magazine, dans le journal, dans l’Internet. La culture fait son chemin et ne demande rien à personne." |
 |
|
|
 |
Pierre Berès assistant au premier rang
à l’une des ventes de la bibliothèque
Roger Peyrefitte, 1976-1977.
|
|
 |
|
Quelques souvenirs sur Pierre Berès
Assistant de Pierre Berès durant quatorze années, Christian Galantaris, expert en livres, a accepté d’évoquer l’homme et le libraire.
Libraire, éditeur, expert d’art, Pierre Berès aura mené tambour battant plusieurs carrières. Non seulement grâce à la longévité allouée par une nature généreuse, mais aussi à cause de l’extraordinaire vitalité dont elle l’a intellectuellement et physiquement doté. Nul ne pourra désormais contester la formule "quatre-vingts ans de passion". Adolescent, Pierre Berès collectionnait déjà les signatures d’académiciens, obtenues à la sortie des séances du jeudi. Enhardi par ces premiers succès, le jeune audacieux visa plus loin. Sa dix-septième année à peine atteinte, il publia en 1931 un premier catalogue proposant des éditions originales, des lettres d’Apollinaire, de Gide, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé... Quatre-vingt-douze catalogues vont lui succéder. La forme en était classique jusqu’au trente-neuvième. Puis les pièces décrites deviennent de plus en plus précieuses, en même temps que la recherche graphique et la forme matérielle traduisent un constant souci d’élégance. Je ne sais si l’axiome que citait volontiers Pierre Berès, «Nul homme est si bon qu’il ne puisse être amélioré», est vrai, mais je puis témoigner que, toute sa vie, il a mis en pratique la seconde séquence de la phrase d’Erasme, «de même aucun livre n’est si travaillé qu’il ne puisse être rendu plus parfait». L’ensemble des catalogues et des bulletins Pierre Berès, publiés de 1931 à 2004, rendent compte d’une quête incessante. Dans un premier temps, celle de trouver des exemplaires exceptionnels ; puis, lorsque vient le moment de les mettre en vente (parfois trente ans plus tard), les présenter dans des catalogues thématiques. Ceux-ci resteront des modèles de goût et d’érudition. Le dernier volume, Six siècles de reliure, forme à lui seul un panorama de l’histoire de la reliure occidentale. En passant les volumes sous sa loupe, il n’en négligeait aucun aspect, donnant une analyse spectrale du contenu comme de la forme. Le métier d’éditeur auquel il avait tâté pendant une courte période avec La Palme, maison fondée avec Maurice Goudeket vers 1950, lui convenait pour la part créative qu’il comporte et qui, avec celui d’architecte, était selon lui "le seul moyen après Dieu d’intervenir sur le monde". En 1956, il avait racheté les éditions Hermann, fondées en 1871. Jules Hermann, ancien professeur de mathématiques alsacien, avait cessé d’éditer au début du XXe siècle pour se lancer dans le commerce du livre ancien. Son gendre, Henrique Freyman, renoua, lui, avec l’édition et publia notamment d’importants écrits de Louis de Broglie, le premier livre de Sartre... C’est à ce moment-là que Piby (son surnom) prit l’affaire en mains. Il savait ce qu’il faisait en absorbant Hermann, les caves regorgeant de précieux livres anciens à figures. Pendant des années, Berès a dispatché ces trésors dans ses catalogues, dans des ventes publiques et dans sa filiale Lucien Dorbon acquise dans les mêmes années, où dormait sur cinq étages 200 000 volumes et où, ça et là, brillaient des pépites. Pierre Berès n’a publié que deux articles, très riches en aperçus nouveaux, qui font regretter que ses activités multiples ne lui aient pas laissé le temps de rédiger d’autres études ou, au moins, des mémoires. Et pourtant, aussi bien sur le plan humain qu’en faveur de l’histoire des lettres, il avait de quoi dire ! "Le propre d’un grand homme est de dérouter les calculs ordinaires", a dit Balzac. Je serais tenté de croire que Pierre Berès en fut un, ayant maintes fois constaté l’impossibilité qu’il y avait de prévoir ses réactions ou décisions. Ses yeux bruns dirigeaient sur vous un regard aigu à qui rien n’échappe. L’expression déterminée pouvait néanmoins, lorsqu’il le fallait, se changer en une autre, pleine de douceur et de charme. De même, les traits d’humour lui venaient spontanément.Son écriture littéralement éclatée reflétait la vivacité de sa pensée. Les mots partaient en toutes directions, coupés et rattachés arbitrairement pour la commodité d’un tracé fulgurant. Peut-être là encore, plus ou moins à son insu, tendait-elle à celer des choses retenues. Et lorsque, à propos de sa quête de livres rares, il a emprunté à Picasso le «Je ne cherche pas, je trouve», il a voulu laisser croire à quelque faveur de la Providence. En réalité, sa vaste mémoire était étayée par ce qu’il appelait «ses feuilles de route», sur lesquelles étaient consignés région par région, ville par ville, les noms de tous les bibliophiles notoires. Il avait ainsi établi une grille du patrimoine bibliophilique, ne manquant pas lors d’un déplacement de s’informer discrètement et de proposer des achats au plus haut cours, parfois concrétisés. Il m’est imposé à présent de dire qu’en quatorze années passées dans son sillage, aucun problème n’a jamais troublé nos relations. Lors de mon départ, en 1974, Pierre Berès m’a donné un certificat qui fait plus honneur à celui qui l’a écrit qu’à son destinataire. Pour finir, j’aimerais rappeler le labeur acharné auquel il s’est livré toute sa vie. À une fiche descriptive que je venais de rédiger des sept énormes volumes dus à un certain Jan Gruter, Lampas (1624), Pierre Berès ajouta : "Gruterus reste l’exemple d’un homme attaché à son travail et y prodiguant une énergie titanesque". Ces mots, me semble-t-il, identifient aussi leur auteur.
Christian Galantaris
|
 |
| Carnet - Anne Foster |
|
|
|
 |
 |
|
|