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Enchères - La Collection Michel Rullier
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Collection Michel Rullier
Il fallait le fer !
Et il l’a fait... Michel Rullier a réuni une formidable collection de ferronnerie riche
de plusieurs milliers d’objets, dont il se sépare aujourd’hui. Premier opus.
Un peu piqué, notre collectionneur ? Non, passionné seulement – c’est le moins qu’on puisse dire... Michel Rullier préfère d’ailleurs ne pas dénombrer les années pendant lesquelles il a cherché aussi bien l’objet «simple» que la perle rare. «Je n’ai pas voulu faire une collection d’entasseur, mais une collection didactique, ouverte sur les époques, les styles, les décors et les pays», explique-t-il. Pari réussi. Il est encore enfant quand il achète, chez un ferrailleur, sa première pièce : une clef romaine. À la veille de souffler ses soixante-six bougies, il choisit de tourner la page, sans regrets (voir interview page 31), et se détache de quelque deux mille clefs, serrures, heurtoirs, mortiers, casse-noisettes, sceaux et autres coffrets... «Un ensemble voué exclusivement à l’exception, Michel Rullier n’est jamais tombé dans le piège de l’ethnologie, ce qui est rare», salue Martine Houze, expert au jugement aiguisé par les longs mois de préparation de cette vacation. Un avis partagé par l’enthousiaste Catherine Vaudour, conservateur durant de nombreuses années au musée Le Secq des Tournelles, qui nous confiait la joie d’avoir pu apprécier un tel trésor...
Quatre cents lots composent ce premier rendez-vous. Quatre autres vacations devraient suivre, toutes du même niveau, mêlant objets des époques gothique et Renaissance aux pièces XVIIe et XVIIIe siècles. Foin de lassitude, l’amateur les trouvera proposés par types de décors – rinceaux, cordes, armoiries, chiffres, reptiles, chimères, fleurs, attributs religieux, chasse... Un bonheur n’arrivant jamais seul, on signalera également la modestie de la plupart des estimations : 500 à 5 000 euros. Bien sûr, exceptions et surprises ne manqueront pas de pimenter un peu l’affaire...

L’une des salles de la poudrière,
où est conservée la collection.

Sous la protection de Pierre et Éloi
Vous l’aurez deviné, c’est sous l’égide de saints personnages que se déroule notre vacation. Le premier, choisi par Jésus pour être la pierre de fondation de l’Église et à qui celui-ci avait promis les clefs du Ciel, protège cordonniers, moissonneurs, maçons, horlogers et pêcheurs, mais aussi les fabricants de clefs. Autrement dit, les serruriers. Et notre apôtre a de quoi faire, car s’il est un objet particulièrement représenté dans cette première vacation, ce sont bien les clefs. Des plus simples – d’époque antique – aux plus sophistiquées, des plus petites – destinées aux coffrets – aux plus imposantes, souvent honorifiques.
À l’image de la clef dite «des Doges», en fer forgé damasquiné d’argent, un travail italien du XVIe siècle (voir À la une, page 5), ou d’un modèle né en Angleterre au début du XVIIIe. En fer forgé sculpté et ciselé, rehaussé d’or, il est pourvu d’un anneau orné d’un profil d’homme d’Église et d’un lion passant couronné, à la queue fourchée (20 000/25 000 euros). Sans oublier les clefs à lanterneau ou à dôme (voir photo), objets de maîtrise par excellence – certaines sont animées de chimères –, dont un bel ensemble français des XVIe et XVIIe est proposé. Si les unes n’ont jamais été associées à une serrure, d’autres actionnaient des mécanismes non moins étonnants. On n’ose imaginer combien fut longue et difficile la mise en oeuvre de ces ensembles destinés à accéder au titre de maître serrurier – des mois voire des années – sans que jamais ils ne soient posés sur une porte. Mais, quoi de plus beau que l’inutile ? Qui dit clef, dit bien sûr porte-clef. Aux simples anneaux, notre collectionneur a préféré les modèles munis de crochets de ceinture, appelés «clavandiers». Cette fois, nous voilà sous la protection de saint Éloi... Si notre homme est le plus souvent représenté en orfèvre, dans sa boutique avec les outils de son métier, il peut aussi avoir à côté de lui un cheval ; pour la ferrer plus commodément, il enleva en effet une jambe à l’équidé avant de la lui remettre sans plus de façons... Sa première activité serait d’ailleurs celle de maréchal-ferrant. Normal, donc, que ces derniers, comme les forgerons, l’aient choisi pour saint patron. L’aventure du fer forgé s’enrichit néanmoins d’autres illustrations dans notre vente. La collection de Michel Rullier nous mène au plus près de cette matière vivante et millénaire, façonnée sur l’enclume, «un matériau très noble, mais qui aujourd’hui reste à redécouvrir», nous explique Catherine Vaudour. Ici des heurtoirs, des grille-viande, des étriers, des tabatières, un peu plus loin des mouchettes, des forces – ancêtres des ciseaux –, des targettes, des moulins à café, des couronnes d’office – indispensables pour suspendre jambons et saucissons –, sans omettre les pelles à couvot, destinées à transporter la braise du foyer à la pipe de ces messieurs ou à la chaufferette des dames ! Elle est pas belle, la vie ? Nécessaires aussi, voire indispensables, sont les coffrets. Il en existe pour presque tous les usages. Les plus précieux abritent les bijoux des élégantes – on peut rapprocher le travail d’un modèle allemand du XVIe-XVIIe siècle, en laiton gravé et décor de filigrane d’argent, de celui de l’orfèvre Michel Mann (10 000/12 000 euros) – ou les valeurs et autres papiers secrets de ces messieurs (voir photo). D’autres encore protègent les senteurs, les accessoires du costume, accompagnent les messagers ou les collecteurs d’impôts... Enfin, comment ne pas être époustouflé face à la virtuosité déployée pour les mortiers, emmenés par un grand modèle italien de la fin du XVe siècle, en bronze à patine médaille. Son riche décor sculpté, rehaussé des armoiries des Delfini, est probablement inspiré de Donatello... Estimé 20 000/25 000 euros, il est à rapprocher d’un modèle conservé au musée Jacquemart-André, à Paris. Que les amateurs se rassurent, la prochaine dispersion devrait rassasier les convoitises, qui en proposera un important ensemble. La raison de l’engouement de notre collectionneur pour cet objet ? Enfant, il eut déjà la plaisante idée d’offrir à ses parents pharmaciens ces objets d’apothicaire. Rapidement, le jeune Rullier, qui déjà aime chiner, se pique au jeu et se retrouve à la tête d’une petite collection qui dépasse largement les noëls des années à venir !

Allemagne du Sud, XVIIIe siècle. Coffre en fer forgé
sculpté de rinceaux et feuillages, mécanisme à dix-huit pennes, clef à anneau chantournée, 42 x 65 x 43,5 cm.
Adjugé 57 550 € frais compris.

La chasse est ouverte
Saint Hubert est la patron des chasseurs, ce n’est un secret pour personne. Rappelez-vous Hubert, fils du roi d’Aquitaine, gendre d’un certain Dagobert, conquis par les «folles joies de la vie mondaine». Ça, c’était avant... Avant qu’il ne se retrouve, lors d’une partie de chasse dans une forêt reculée des Ardennes, face à un cerf, plus grand et plus beau que les autres, au front serti d’une croix. Touché par la grâce de la vie monastique, Hubert devient le père des pauvres et des orphelins, le soutien des veuves et des opprimés, mais aussi, tout naturellement après l’épisode du cerf, le patron des chasseurs. Pas moins d’une vingtaine d’objets sur ce thème prend le chemin des enchères. À l’inventaire : un coffret suisse du XVe en bois fruitier et fer forgé, justement sculpté d’un cerf bondissant (3 000/4 000 euros), une enseigne d’archer XVIIIe en tôle de fer (2 500 euros), des pulvérins, une navette à frivolité en fer damasquiné orné d’un chasseur attaqué par un ours (1 000 euros), mais aussi des sifflets de chasse, un coffret d’Allemagne du Sud (XVIe-XVIIe) mettant en scène, entre autres, un piqueur et son chien poursuivant un lièvre (3 000 euros). Le clou pourrait bien être une arbalète miniature, dite «balestrin», en fer forgé gravé de rinceaux fleuris. Là encore, notre objet est à rapprocher de deux autres conservés par un musée, celui de l’Armée à Paris ; 10 000 à 15 000 euros en sont espérés. Voilà qui pourrait bien intéresser les musées de Nüremberg, Pezzoli à Milan ou Capodimonte à Naples, qui ont fait des armes anciennes leur spécialité. D’autres institutions devraient être également sur les rangs de cette première dispersion : le Victoria & Albert Museum de Londres, l’Oropesa del Mar, près de Valence, Cau Ferra à Sitges, dans les environs de Barcelone, ceux des Arts décoratifs de Marseille et de Bordeaux, le musée Calvet, à Avignon. Et pourquoi pas les musées d’Écouen, de Cluny, de Niort et, bien sûr, Le Secq des Tournelles à Rouen ? Côté particuliers, la bataille s’annonce rude entre Américains et Européens, Allemands et Espagnols en tête... Environ 700 000 euros sont prévus de ce premier opus. Pour une fois pourtant, plus que son produit, c’est la vente elle-même qui restera... Sans doute parce qu’elle réflète «Une personnalité attachante, un collectionneur plein de générosité comme on aimerait en côtoyer plus souvent». Catherine Vaudour ne tarit pas d’éloges sur Michel Rullier. On est loin de l’homme «froid comme le marteau de saint Éloi» cher à l’adage populaire...


Mercredi 10 mars 2010, Drouot-Richelieu, salle 7, à 13 h 30. Fraysse & Associés SVV. Mme Houze.
Claire Papon

Éloge de la folie

Seule la folie est raisonnable, précise Michel Rullier, collectionneur tombé dans la ferronnerie quand il était petit. Son premier achat ? Une clef romaine trouvée chez un ferrailleur. Devenu, après une formation aux Beaux-Arts parisiens, antiquaire à Poitiers, spécialiste de la Haute-Époque et du XVIIIe siècle, ce fils de pharmacien aussi discret que courtois a constitué, durant cinquante ans, un ensemble unique de près de 2 000 objets. Aujourd’hui, il choisit de s’en séparer. Rencontre avec un homme passionné – et passionnant.



Michel Rullier
"J’aime les pièces qui ont une histoire".


La Gazette Drouot : Pouvez-vous nous dire dans quelles conditions vous avez commencé cette collection ?
Michel Rullier : J’avais quatorze ans à peine et, bien sûr, pas beaucoup d’argent. Exception faite de deux ou trois pièces que m’avaient données mes parents, je ne pouvais acheter que des objets à petit prix. D’où cette clef romaine, qui à l’époque coûtait moins cher qu’un modèle XIXe... J’ai ainsi commencé à apprendre à reconnaître les objets pour faire les bons choix. Ça remonte à loin, ma maladie !

Pourquoi vous en séparer aujourd’hui ?
Parce que j’arrive à l’âge de la retraite et que cette collection est un aboutissement. Je ne pourrai désormais plus m’offrir les objets qui m’intéressent, car je suis devenu très sélectif. Et puis, il y a aussi moins de pièces sur le marché. Soit je laisse ma collection stagner dans un coin, sans la faire évoluer, sans l’améliorer, soit j’en fais profiter d’autres collectionneurs et je donne à chaque objet le pedigree que je connais, un descriptif aussi exact que complet. Ce que l’on ne peut faire – et ne pourraient pas faire mes enfants – quand on vend en catastrophe, après une succession. Alors que là, j’ai pu travailler de concert, en parfaite harmonie avec Martine Houze, l’expert.

Qu’entendez vous par «améliorer» une collection ?
Les goûts changent, même si mes préférences vont toujours aux objets des XVe et XVIe siècles. La vie est faite d’évolutions, de découvertes, de recherches... Un ami de Vlaminck, peintre lui aussi, m’avait dit : «Quand la signature du peintre s’arrête, c’est que le peintre est fichu, il a arrêté son évolution». Lorsqu’une expression, une écriture, une signature ne changent plus, il y a arrêt de l’évolution. Quand on commence une collection, on l’aborde par les objets qui nous sont accessibles, que l’on connaît. C’est comme dans la vie, on n’aime bien que ce que l’on connaît bien. Puis, de ce domaine, on évolue vers le limitrophe. Des clés, on passe aux serrures, puis aux coffres en fer... Et puis, bien sûr, j’ai voulu arriver au sommet de la qualité dans chaque domaine. J’ai eu cette chance, car la ferronnerie est une spécialité très confidentielle. Même si j’espère que d’autres la connaîtront...

Intéressé par les objets de pharmacie, vous auriez pu collectionner les céramiques. Alors, pourquoi le fer ?
Oui, mais j’aime le métal et le fer est une belle matière. J’ai toutefois constitué une collection de céramiques saintongeaises, que j’ai vendue il y a quelques années à divers musées de ma région. Il faut savoir qu’une bague en fer est cent fois plus difficile à réaliser, avec la même perfection, qu’une bague en platine, en or ou en argent. Et puis, pour le public, cent fois plus inintéressante, ce qui m’a permis d’acquérir des objets haut de gamme cent fois moins cher que des objets bas de gamme dans un domaine recherché ! J’aime aussi le bois, mais on tombe tout de suite dans le meuble, l’or et l’argent sont trop chers. Si j’avais été riche, j’aurais collectionné la peinture ancienne.

Qu’est ce qui guide, ou guidait, vos achats ?
L’intérêt esthétique bien sûr, la rareté, la provenance, mais aussi le travail que cela représente. Aujourd’hui, les 9/10e de ces objets seraient infaisables. J’aime les pièces qui ont une histoire. Prenez les objets «Spitzer», «d’Allemagne», «Schuer- mans», ce sont pour moi des références au XIXe et au XXe siècle. J’ai un esprit de collectionneur, j’aime effectuer des recherches autour d’un objet. Une attention qui disparaît aujourd’hui... Il y a deux types de collectionneurs : ceux qui entassent et ceux qui font des recherches. Vous aurez deviné celui que je préfère... J’aime ce qui est didactique, travailler sur l’histoire de l’évolution des styles, des techniques, du matériau. Même si, plus ça va, plus on sait qu’on ne sait pas grand-chose et que tout nous échappe ! Avoir cinquante clefs identiques ne présente pour moi aucun intérêt ! Ce qui n’exclut pas un thème, mais au sein duquel il y a une évolution. Une évolution technique, notamment, ne serait-ce qu’en matière de sécurité, une obligation essentielle pour les serruriers s’ils ne voulaient pas que l’on pût crocheter leurs clés... Je suis également très sensible au toucher des objets, car je suis persuadé que pour bien connaître une pièce, il faut l’avoir en main, tout comme il faut lire les livres qui vont avec. À la différence de l’or ou de l’argent, le bois, le bronze ou le fer s’oxydent avec le temps, acquièrent une patine. Ce sont des matériaux qui vivent !

Vous n’avez jamais pensé écrire un ouvrage sur la ferronnerie ?
Je n’en ai pas eu le temps jusqu’à maintenant, et puis ce n’est pas mon métier. J’ai participé à la rédaction de catalogues d’exposition. En revanche, j’ai souvent et volontiers prêté des objets à des musées.

Auprès de qui effectuiez-vous le plus gros de vos achats ?
Chez les marchands en France et à l’étranger, pour l’essentiel, très peu en ventes publiques. Ce qui explique que la plupart de mes objets sont inconnus...

Parlez-nous de ce lieu étonnant qui sert d’écrin à vos objets...
J’ai acheté cette poudrière du XVIIe siècle, aux environs de Brest, il y a quatre ans, comme j’aurais acheté un objet. Je connaissais cette maison, et je m’y étais tout de suite senti bien. Je ne pensais pas y abriter ma collection, qui auparavant était dans une immense cave voûtée à Poitiers. Peut-être cette poudrière était-elle le lieu que je cherchais et qui, lui aussi, me cherchait. Et puis, les choses vont très vite dans la vie, et les occasions ne se reproduisent pas...

Dans quel état d’esprit êtes-vous à la veille de cette première dispersion ?
Je n’ai aucun regret, je tourne la page. Même si j’ai pris ma décision petit à petit. Je n’ai jamais vendu un objet et pourtant aujourd’hui je n’en garde aucun. Pourquoi conserver celui-ci plutôt que tel autre ? Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont je les ai trouvés, où je les ai trouvés et les souvenirs qui s’y rattachent. J’en ai tellement !

Propos recueillis par Claire Papon

Mercredi 10 mars,
Drouot-Richelieu, salle 7,
à 13 h 30.
Fraysse & Associés SVV.
Mme Houze.
France, vers 1800. Clef à dôme en fer forgé sculpté ; à l’intérieur, deux hommes et deux femmes dénudés
se tiennent par la main, long. 13,2 cm.
Adjugé 12 511 euros
frais compris