La Gazette Drouot
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Au coeur du Quai Branly

Fleuve Congo - Arts d’Afrique Centrale

L’histoire culturelle de l’Afrique Centrale et la production des œuvres des populations iconophiles recouvrent au moins six pays : le Sud Cameroun, la Guinée équatoriale, le Gabon, le Congo-Brazzaville, le Congo-Kinshasa et une partie de l’Angola. Deux grandes aires géographiques se répartissent autour du fleuve Congo qui sert de frontière et de lien entre les diverses sociétés qui vivent de part et d’autre de ses rives : les traditions culturelles des zones forestières se développent autour de l’Équateur, au nord du Congo-Brazzaville et à l’intérieur de ce que l’on a appelé la cuvette congolaise. Au sud, dans les savanes subéquatoriales, de grands royaumes ont lentement émergé (Kongo, Tio, Kuba, Luba). Au Gabon, c’est l’Ogooué, fleuve central du pays, qui unit et sépare les cultures forestières et les royaumes de la savane.
Les nombreuses monographies concernant les types de sculptures de ces peuples ont progressivement tenu compte de divers aspects liés à la fois à l’analyse des formes sculpturales et à la connaissance de l’histoire du groupe humain concerné. Les caractéristiques morphologiques et stylistiques permettent de mieux cerner la notion de style, d’atelier, de maître sculpteur. Les enquêtes sur le terrain éclairent d’autres dimensions : leur environnement géographique, le contexte culturel dans l’espace et dans le temps (coiffure, scarifications, signes d’autorité…), leurs contacts avec d’autres populations. La synthèse de cette double enquête permet, sur un plan diachronique, de mettre en valeur des archétypes, des sculptures majeures significatives d’un style, des ateliers anciens ou plus récents, et des faux.


Statue masculine, bois, métal, peau animale, fibres végétales, cornes pilon double, agglomérat rituel, Songyé, Kifwebe, République du Congo, h. 89 cm.
© Collection particulière © Studio Philippe de Formanoir- Pasodoble

L’exposition du musée du quai Branly s’appuie sur ces études fondamentales et tente une approche globale et systémique. C’est une lecture transversale qui fait la navette entre des savoirs particuliers et l’ensemble de la production des locuteurs bantous. Il en ressort un regard neuf mettant en évidence les correspondances et les mutations des formes sculptées en Afrique Centrale.

a diversité des signes sculptés des deux biotopes cités précédemment s’inscrit, en effet, dans une remarquable unité qui touche à la fois les institutions de ces peuples et leurs productions artistiques. Les correspondances formelles s’imposent quand l’on considère, d’Ouest en Est, la production des différents groupes humains vivant dans les zones forestières, leur manière de tailler en réserve le visage en forme de cœur, l’usage des couleurs, les rituels qui fondent ces signes sculptés. Ces réminiscences sculpturales apparaissent aussi dans des zones boisées de la savane, notamment chez les Kwese et les Pende. La production des reliquaires et des statues d’ancêtres offre d’autres points de correspondance et de mutation formelle. Les œuvres produites dans la savane subéquatoriale quittent progressivement les traits simplifiés des milieux plus redoutables des zones forestières et développent un art réaliste s’exprimant en des formes convexes.
Les exemples sont nombreux : les reliquaires kota, au nord du Gabon, deviennent peu à peu plus convexes et ornés dans le Sud ; les masques punu, les célèbres «masques blancs» véhiculent déjà des traits d’un réalisme idéalisé qui réapparaît aussi sur les masques des Kongo. À l’Est, aux abords du lac Tanganyika, la sculpture des Bembe tient compte des deux biotopes : figurines inspirées des arts forestiers de la culture lega et statues ancestrales réalistes proches des sculptures des Hemba, des Kusu, des Songye et d’autres groupes humains de la savane subéquatoriale. Les représentations féminines, des Kongo aux Luba, ouvrent un autre espace de comparaison. Au-delà des mutations formelles, l’unité culturelle de l’Afrique Centrale est incontestable. C’est tout un patrimoine de l’humanité, souvent morcelé en groupes ethniques séparés par des frontières coloniales, qui est mis en évidence.

Le visage en forme de cœur
Les masques au visage en forme de cœur, créations des peuples de la forêt équatoriale, constituent la première séquence de l’exposition. Les masques assurent, lors des célébrations collectives, l’unité et l’identité des groupes respectifs. Ils trouvent leurs origines dans les zones forestières du nord du bassin du Congo et de l’Ogooué, et sont le plus souvent en bois, concaves ou en méplat. Le front et les joues cernent le champ facial et dégagent ainsi un espace en forme de cœur, souvent recouvert d’une teinture blanche appelée «Mpemba».
Son rôle est multiple : signe de communication, il revivifie l’identité du groupe dans les rituels d’initiation et rend hommage aux ancêtres et esprits de la nature. Il doit aussi dénoncer les esprits mangeurs d’âmes, châtier les coupables ou guérir les malades, et enfin, accompagner les défunts. Le masque fait partie d’un cérémonial fondé sur la commémoration des présences ancestrales et des forces de la nature. Il prend toute sa dimension lors des danses rituelles. Cet archétype se retrouve chez les Kwele et les Fang au Gabon, et ce jusqu’aux Lega de l’Est congolais, en actuelle République démocratique du Congo.

Masque anthropomorphe en bois, ethnie des Kwele, 47 x 35 x 10 cm.
© Musée du quai Branly © Photo Sandrine Expilly

Reliquaires et figures d’ancêtre
La deuxième section de l’exposition présente les reliquaires et statues d’ancêtres. Les reliques des ancêtres du village sont honorées lors de cultes familiaux. Outre les crânes des ancêtres masculins du clan, ceux des héros guerriers, des mères du clan et des femmes réputées sont conservés dans des reliquaires sculptés et parfois décorés de perles, ossements et autres matériaux. Les représentations sculptées de la civilisation bantoue en Afrique Centrale illustrent à profusion, et de façon très diversifiée, ce culte des ancêtres constitutif de la vie des populations d’Afrique Centrale. Les crânes des ancêtres masculins étaient conservés, de même que ceux des héros guerriers, des mères et femmes renommées ou redoutées. Des alliances familiales et des réseaux commerciaux transportèrent ce culte des ancêtres du littoral vers l’intérieur du pays. Les Ngumba se tournèrent vers les Bete et les Fang. À l’Est, des villages kele se déplacèrent vers le pays des Fang et celui des Kwele. Ces développements culturels appelaient de nouvelles grilles de lecture des rituels. Ces flux et reflux culturels furent sujets à de multiples interprétations et réinterprétations.

La représentation féminine
dans les royaumes de la savane
Cette section met en valeur les représentations féminines dans les communautés vivant le long du fleuve Congo, des masques punu aux représentations luba en passant par les maternités phemba des Kongo. De la reine Nzinga du Matamba chez les Kongo aux épouses royales des Kuba ou des Luba, et tant d’autres mères honorées dans différents groupes culturels, l’importance de la femme dans leurs relations à ce monde et à l’ouverture à celui de l’invisible est unique. La figure féminine porte en elle une ouverture aux mystères de la création, toute naissance étant reliée aux figures ancestrales et aux générations à venir. Le crâne des femmes importantes était conservé par les membres du lignage et les figures de reliquaires confirment cette vénération. Une expression esthétique importante se dégage des sculptures féminines, mise en avant par l’expression des masques, et un corps sculpté sous des aspects multiformes. Les visages des femmes sont empreints de jeunesse et de simplicité. Les corps sont sublimés, métamorphosés.

François Neyt
Commissaire de l’exposition «Fleuve Congo, Arts d’Afrique Centrale»


La Gazette Drouot - 9 juillet 2010 - N°27

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À voir

Installation : les Animaux du fleuve Congo
Jusqu’au 3 octobre, jardin du musée du quai Branly : les plasticiens Sandrine Granon, Albert Lemant et Kiki Lemant installent dans la végétation un jeu de piste autour des animaux qui vivent dans le bassin du fleuve Congo.

Atelier : les globe-trotters au Congo : au cœur des masques
Dans l’exposition et les salles d’atelier
Rendez-vous à l’accueil scolaire.
Enfants à partir de 6 ans, durée 1 h 30.
Après l’écoute d’un récit et l’observation d’un objet de l’exposition «Fleuve Congo Arts d’Afrique Centrale», les jeunes aventuriers s’initient à une pratique artistique d’un des peuples de cette région.

Concert : rumba acoustique
Le 15 juillet, 19 h et le 17 juillet, 17 h et 19 h, théâtre de verdure (jardin du musée). Gratuit dans la limite des places disponibles. En partenariat avec le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.


À l’occasion du cinquantenaire de l’Indépendance du Congo, le musée du quai Branly propose de revivre l’histoire du Congo de manière festive à travers une rumba qui, depuis le début des années 1950, commente le quotidien dans les dancing-bars de l’époque.




À LIRE
Le catalogue de l’exposition, Fleuve Congo, met en lumière les relations unissant la production artistique des peuples de l’Afrique Centrale, 400 pp., 300 ill., coédition musée du quai Branly-fonds Mercator. Prix 49 € (édition brochée) ou 60 € (édition reliée).



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