La Gazette Drouot
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Au coeur du Musée d'Orsay
ART NOUVEAU REVIVAL

Quiconque s’intéressait à l’art nouveau à la fin des années 1950 n’était assurément pas dans le ton du jour. Sans doute, les quelques amateurs bénéficiaient-ils du fait que, en l’absence d’une véritable cote, la valeur des objets n’était pas fixée. Cependant, en raison même du manque d’intérêt qu’ils suscitaient, objets et mobiliers 1900 non seulement ne garnissaient pas les vitrines des antiquaires, mais ne faisaient l’objet d’aucune sélection. Néanmoins, ainsi que le remarquait judicieusement Maurice Rheims en 1959 dans La Vie étrange des objets – qui n’allait pas tarder à faire sienne une mode naissante – la singularité des achats de ces premiers amateurs leur valait une considération particulière au sein du microcosme du marché de l’art, qui pouvait être à l’origine de vocations, aussi bien du côté d’acheteurs volontiers enclins au snobisme que de celui des marchands tentés par l’exploitation d’une nouvelle mine. L’article d’Hélène Demoriane sur Gallé, paru en décembre 1960 dans Connaissance des arts, mentionnait aussi, parmi les admirateurs «people» du verrier, le couturier Pierre Balmain, la duchesse de Windsor ou encore Bernard Buffet, au goût plus affiné que celui de Farouk Ier d’Égypte qui s’enthousiasmait pour la production industrielle des établissements Gallé, postérieure à la mort du maître.
Olivier Mourgue, chauffeuse «Djinn», 1964-1965, édition la St Airborne Paris, Centre Pompidou - musée national d’Art moderne.
© RMN
La réaction de ce médecin lyonnais, lui aussi collectionneur de la première heure, illustre bien l’état des choses : «N’étant ni marchand, ni érudit, ni grand collectionneur, “je pratique” Émile Gallé depuis bien longtemps ; j’ai dû faire mes classes à mes dépens, et avant d’y voir un peu plus clair, j’ai encombré ma maison de pas mal d’horreurs abusivement signées Gallé. [...] Votre article signe le glas de mes recherches furtives. Finis les beaux jours du marché aux puces, des brocanteurs sordides et même des antiquaires décents, mais pleins de pitié pour ma marotte.» Comme le prévoyait ce lecteur, les prix des verreries de Gallé augmentèrent régulièrement tout au long des années 1960. Un premier record est atteint à l’occasion d’une vente parisienne, le 6 février 1961 : deux pièces, l’une datant de 1893, l’autre de 1889, sont enlevées pour le prix respectif de 1 600 et 1 700 NF, alors qu’en 1960 aucun vase n’avait dépassé les 1 000 NF. Le 1er mars 1967, toujours à Paris, une coupe de qualité et d’intérêt comparables est vendue 17 0000 F. C’est à Paris qu’apparaissent, avant Londres et New York, les ventes spécialisées, en particulier à l’initiative de Me Rheims. L’une d’elles est strictement contemporaine de l’inauguration, en juin 1964, des nouveaux aménagements du musée de l’École de Nancy : y est notamment mise aux enchères l’une des réalisations les plus spectaculaires de Gallé ébéniste, à savoir l’ameublement d’une salle à manger réalisé entre 1890 et 1893 pour le compte du négociant en vins de Champagne, Henry Vasnier.
«Salvador Dalí sortant du sous-sol du subconscient tenant en laisse un tamanoir romantique, l’animal qu’André Breton avait choisi comme ex-libris», photographié par Patrice Habans, Paris Match, no 1055, 26 juillet 1969.
© Habans/Paris Match/Scoop
Aubrey Beardsley, Salomé, «The Peacock Skirt»,
planche 4 du portfolio édité en 1906, estampe, Londres, Victoria & Albert Museum, Londres.

©V&A Images/Victoria and Albert Museum, Londres
Très rapidement, Me Rheims occupe le devant de la scène en publiant coup sur coup deux luxueux recueils d’images – L’Objet 1900, en 1964, et L’Art 1900 ou le style Jules Verne, en 1965 – et en participant en qualité de scénariste à un court métrage présenté au festival de Cannes de 1966 : Équivoque 1900. Par ailleurs, commencent à apparaître, dans les revues des intérieurs, des pionniers tentés par l’art nouveau. Connaissance des arts, par exemple, interviewe, en 1966, Nourhan Manoukian sur ces objets à contre-courant qu’il achète depuis une vingtaine d’années, puis consacre, en 1967, un article – cautionné par l’historien de l’art et académicien René Huyghe – à l’intérieur d’un jeune couple bruxellois, Roland et Anne-Marie Gillion-Crowet, avant de signaler l’année d’après que Valentin Abdy, représentant en France de Sotheby’s de Londres et Parke-Bernet à New York, a garni son bureau d’un coûteux mobilier de Louis Majorelle. En 1967, le magazine Elle dévoile les trésors cachés des vedettes du spectacle, comptant parmi les adeptes du style 1900 : Régine et Sophie Desmarets en font partie. Cette dernière qui confiait, quelques mois auparavant au Figaro littéraire, ne pas se remettre de s’être fait souffler un salon «Libellules» par Leonor Fini, se voit contrainte, afin de désengorger son appartement, d’ouvrir une boutique passage Choiseul à l’enseigne de Cactus-Bazar. Non sans perfidie, le journaliste Pierre Mazars déclarait, en 1970, dans un petit ouvrage intitulé Voulez-vous chiner avec moi ?, au sujet de telles entreprises : «Parce que les dames qui n’y connaissent rien et qui s’improvisent antiquaires ont trouvé là une totale sécurité. Le style 1900 possède une qualité merveilleuse : il n’y a pas de copies. Et jusqu’à il y a quatre à cinq ans, il n’intéressait que de rares collectionneurs. Les antiquaires qui possédaient de ces objets passaient pour vouloir réhabiliter le mauvais goût.» Au cours de cette décennie 1960, Salvador Dalí, qui s’était lancé dans une réhabilitation de l’art nouveau dès 1933 avec la parution de Minotaure, organe officiel de la diffusion de la pensée surréaliste, rappelle à maintes reprises son appréciation de longue date du style 1900. C’est ainsi qu’en 1969, il compose des mises en scène, fixées par l’objectif de Patrice Habans, reporter à Paris Match, dont l’une le représente surgissant d’une bouche de métro en compagnie d’un fourmilier. La légende, rédigée par Dalí lui-même, précise la lecture de l’image : «Salvador Dalí sortant du sous-sol du subconscient tenant en laisse un tamanoir romantique, l’animal qu’André Breton avait choisi comme ex-libris.» Le rédacteur de ce supplément de ce numéro de Paris Match, publié le 26 juillet 1969, proclame haut et fort : «Si notre foire aux Puces regorge de lampes et d’opalines Modern Style, si nos boutiques affectent des langueurs Belle Époque, si à l’entrée de notre boîte de nuit la plus à la mode, chez Régine, se prélassent deux femmes-tulipes empruntées au métropolitain 1900, c’est à Dalí que nous le devons.» Non dénuée de fondement, l’affirmation est cependant un peu rapide. C’était passer un peu vite sur l’action, par exemple d’un Philippe Jullian, esthète autodidacte, ô combien original et intuitif qui, dès 1939, est pris du désir de ressusciter, à travers ses textes et ses illustrations, une époque à laquelle il eût aimé vivre et que lui avait fait découvrir et aimer la lecture de Marcel Proust. C’était oublier aussi les retombées des deux expositions que le Victoria & Albert Museum de Londres consacra respectivement en 1963 et 1966 à Alfons Mucha et à Aubrey Beardsley, expositions qui rencontrèrent un succès immense et immédiat, notamment auprès d’un jeune public, et dans lequel certains observateurs virent la naissance de l’art underground. En effet, au milieu des années 1960, les graphistes psychédéliques britanniques – le groupe Hapshash and the Coloured Coat – et américains – Wes Wilson, Victor Moscoso, Stanley Mouse, Alton Kelley, Bonnie MacLean – intégrèrent avec une fulgurance étonnante toutes les inventions de l’art nouveau dans le domaine des signes et des images. Affiches de concert et pochettes de disques constituent leur champ d’action privilégié. Fondées sur des jeux de courbes et de contre-courbes, sur des arabesques impétueuses ou molles, sur la dilatation du trait et la libération de la couleur, leurs créations font appel aux sens plus qu’à la raison. Le lettrage perd son indépendance pour vivre au rythme de la composition et participer à la fluidité de l’image, suggérant les ondes sonores des concerts des groupes rock.

Parallèlement, de jeunes designers s’engagent dans la voie d’une abstraction colorée et sinueuse, ouverte par les maîtres de l’art nouveau. La chaise Escargot de Carlo Bugatti n’annonce-t-elle pas la chaise Floris de Günter Beltzig ou encore la célèbre Panton Chair  ? Les ossatures du mobilier de Gaudi n’anticipent-elles pas les créations de Carlo Mollino ? Ce design «organique», visant à satisfaire les exigences physiologiques et psychiques de l’homme «moderne», s’oppose alors aux excès d’un fonctionnalisme glacé privilégiant l’orthogonalité. Les nouveaux matériaux – plastique, fibre de verre, mousse de polyuréthane, jersey de laine ou de polyamide – autorisent la mise au point d’un langage simplifié, reposant sur la liberté et la fluidité rythmiques. Les formes de Verner Panton (Phantasy Landscape, Living Sculpture) et d’Olivier Mourgue (modèles Djinn, Cellule Cafétéria) invitent leurs usagers à s’y lover et à donner libre cours à leur imagination. Par ailleurs, tout comme au temps de l’art nouveau, les artistes plasticiens participent à l’élaboration d’un cadre de vie alternatif et quelque peu contestataire. On a pu s’en rendre compte avec les œuvres emblématiques et audacieuses d’Allen Jones, qui, dans la lignée d’un Rupert Carabin, confère au corps féminin érotisé une fonction mobilière. En France, sous l’action de personnalités telles que François Mathey, Michel Ragon et Jacques Lacloche, les artistes sont encouragés à développer une conception de l’objet usuel qui ne relève point de la seule problématique du design mais privilégie la notion d’objet décoratif. Ce courant, alors perçu par la critique comme une résurgence d’un baroque teinté de 1900, se concrétisa en 1966 par l’entrée fracassante sur la scène artistique de François-Xavier Lalanne et son épouse Claude, renouant avec le vaste projet de l’art nouveau de capter la nature dans sa diversité et de la restituer somptueusement, mais aussi avec humour, dans un cadre de vie contemporain.

Philippe Thiébaut
Conservateur en chef au musée d’Orsay et commissaire de l’exposition «Art Nouveau Revival»


La Gazette de l'Hôtel Drouot - Vendredi 15 janvier 2010 - N° 02

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EXPOSITION

«Art Nouveau Revival»
musée d’Orsay
62, rue de Lille
Paris VIIe
Tél. : 01 40 49 48 14,
Jusqu’au 4 février.


À VOIR

Art Nouveau Revival, 1900-1933-1966-1974, coéditions musée d'Orsay/Snoeck.
Prix : 49 €.




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