La Gazette Drouot
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Au coeur des arts déco
Jules Chéret de l’affiche au décor

Les collections des arts décoratifs comportent, grâce aux premiers donateurs de l’Union centrale des Arts décoratifs (dons de Georges Pochet en 1901 et de Roger Braun en 1941), un ensemble exceptionnel des affiches de Jules Chéret (1836-1932). Ce fonds inclut des maquettes, des essais de couleurs, des exemplaires avant la lettre, des tirages spéciaux destinés aux collectionneurs signés de la main de l’artiste. Plus de 900 affiches sont ainsi conservées. À cet ensemble s’ajoutent un grand panneau décoratif figurant à l’Exposition universelle de 1900 – don de Frantz Jourdain, président du comité de la classe 71 consacrée à «la décoration mobile et ouvrages de tapisserie» –, ainsi que le salon complet commandé par le collectionneur Eugène Rehns à Chéret, offert au musée en 1935.
Les Arts Décoratifs
Maquette du paravent La Comédie - La Musique, Paris, collection du Mobilier national.
© DR

Les collections témoignent donc de cette double carrière menée par Jules Chéret. Une carrière d’affichiste suivie d’une carrière de décorateur. La rétrospective que lui consacrent les Arts Décoratifs s’intéresse à la trajectoire artistique surprenante de Chéret, ainsi qu’à sa réception en tant qu’affichiste et décorateur. Le parti pris a été de mettre en relief les débuts de Chéret et sa formation à Londres, mal connue jusqu’ici. Puis, de montrer à la fois sa carrière d’affichiste et de créateur publicitaire impliqué dans une grande variété de supports – des chromos aux affiches en passant par les illustrations de livres de menus, les partitions musicales, les programmes de théâtre, de cirque –, mais également de dessinateur et de décorateur. Ces aspects très différents de son art se rejoignent à travers une magistrale maîtrise de la couleur qu’il tire de l’observation de la nature. Son sens des compositions dynamiques entraîne ses personnages dans des mouvements ascendants à la manière des peintres japonais. Les femmes, les enfants, les fleurs, le monde du spectacle et des bals avec ses clowns, ses pierrots et les personnages de la commedia dell’arte sont ses principaux thèmes de prédilection. Chéret ne change pas sa manière et c’est ce qui fait l’une des spécificités de son œuvre. Dans tous ses travaux, de la fresque au menu, il adapte son univers, sa technique, mais les thèmes comme la palette restent les mêmes. Dans le panneau de tapisserie Les Houx (vers 1908) symbolisant l’hiver, Chéret met en scène une femme qui pourrait patiner pour le palais de Glace (affiche de 1894) et soigner ses maux de gorge avec les pastilles Géraudel (affiche de 1890).

Enfin, cette exposition pose la question du style de Chéret, un style paradoxal puisque, tout en se référant à une tradition néorococo, au goût de ses contemporains, et en puisant à d’autres sources comme l’art du Japon, il participe à l’élaboration des mythes de la vie moderne et confine à l’abstraction colorée. Collectionné par les impressionnistes, il inspire Seurat et Manet.

Les Arts Décoratifs
Aux Buttes-Chaumont. Jouets et objets pour étrennes, 1885, lithographie couleur sur papier, Paris.
© Les Arts Décoratifs

La carrière de Chéret s’inscrit dans le contexte économique de la seconde révolution industrielle. La fin du XIXe siècle ouvre l’ère de l’image avec la diffusion massive d’illustrations rendue possible par le développement des techniques d’imprimerie, en particulier la lithographie. L’illustration est omniprésente dans la vie quotidienne : journaux, livres, affiches, menus, éventails, étiquettes, etc. Il obtient à Paris son brevet d’imprimeur en 1866 et dès cette année, deux affiches le rendent célèbre, Orphée aux Enfers et La Biche au bois. C’est le début d’une intense période de créativité, il dessinera plus de mille affiches. Dans son métier d’imprimeur-lithographe, Chéret s’avère un virtuose de l’utilisation de la couleur. Il devient le «roi de l’affiche», dont il maîtrise l’art et l’industrie. Avec lui se développe l’engouement pour la collection d’affiches. À la fin du XIXe siècle, Octave Uzanne, l’inventeur de la notion d’«affichomanie», forge aussi à son sujet, en 1891, le terme de «Chérolâtres» (1) Les débats soulevés par la question du statut artistique des affiches de Chéret coïncident avec la crise institutionnelle qui ébranle le champ des beaux-arts au point d’aboutir, après l’Exposition universelle, à l’éclatement du Salon. «Quel que soit son triomphe sur les murs, l’affiche ne saurait, en aucune façon égaler les œuvres des maîtres qu’on admire dans les musées », lit-on dans un article de 1889. L’enjeu est bien celui de la hiérarchie des arts et des expressions, et la question des arts mineurs surgit ouvertement dans le débat critique. Les tenants de leur réhabilitation dont fait partie Roger Marx sont les défenseurs de l’affiche, qui va être englobée parmi les arts décoratifs.Bien qu’il ait rêvé de peinture depuis l’enfance, Chéret n’en avait guère eu le loisir, et l’affiche lui avait permis de faire de l’art à sa façon. Lorsque l’affichiste, en 1889, est reconnu comme un artiste dans lequel s’annonce un grand décorateur, une seconde carrière devient possible pour celui qui n’était jusqu’alors que le «Tiepolo des carrefours». En 1891, Chéret réalise quatre panneaux destinés au décor intérieur d’appartements. Il est désormais prêt à bifurquer vers une voie nouvelle destinée à s’accomplir dans les grands ensembles commandités par ses mécènes puis dans les tapisseries des Gobelins. Pour la décoration de sa villa d’Évian, construite par Jean Camille Formigé, le baron Joseph Vitta sollicite de nombreux artistes – Falguière, Rodin, Besnard – et choisit notamment pour le décor de la salle de billard trois «artistes indépendants, notoirement dégagés des conventions et des poncifs» : Félix Bracquemond, Jules Chéret et Alexandre Charpentier. Chéret décore les murs, le plafond et les portes. Ce premier décor peint est certainement celui qui est au plus près de ses affiches. Un second mécène joue un grand rôle dans la vie et l’œuvre de Chéret : Maurice Fenaille (1855-1937), pionnier de l’industrie pétrolière en France, qui s’adresse d’abord à lui pour vanter la Saxoléine. En 1895-1896, il lui commande des décors pour la salle à manger de sa villa de Neuilly. Expert et passionné par l’art de la tapisserie, Maurice Fenaille va permettre à Chéret d’aborder un nouveau domaine de sa carrière de décorateur. Un aspect plus méconnu dans l’œuvre de Chéret est sa participation au renouveau de la tapisserie au début du XXe siècle avec les commandes de la manufacture des Gobelins en 1908. Les commandes s’enchaînent : le salon de l’Hôtel de Ville de Paris – sur le thème des jeux et des jouets, la pantomime, la comédie, la musique et la danse –, le rideau de scène du théâtre du musée Grévin en 1900 – où les personnages de la commedia dell’arte descendent de la butte Montmartre –, le restaurant La Taverne de Paris en 1905, puis en 1906 la salle des fêtes de la préfecture de Nice sur le thème du carnaval.


Réjane Bagiel
Conservatrice en chef, collection publicité


(1) Émile de Molène, «À travers champs», La Liberté, 29 décembre 1889.

La Gazette de l'Hôtel Drouot - 16 juillet 2010- N°28

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La catalogue
À la fois catalogue de l’exposition et catalogue des affiches de Jules Chéret, cet ouvrage est le fruit de l’étude exhaustive des fonds du musée de la Publicité et du département des Estampes de la Bibliothèque nationale de France. Publié sous la direction de Réjane Bargiel, conservatrice en chef, collection publicité, Les Arts Décoratifs, et de Ségolène Le Men, professeur d’histoire de l’art à l’université Paris Ouest Nanterre-la Défense. Catalogue 368 pp., 1 600 illust., coédition Les Arts Décoratifs/Bibliothèque nationale de France.

L'itinérance
L’exposition «La Belle Époque de Jules Chéret : de l’affiche au décor», présentée aux Arts Décoratifs jusqu’au 7 novembre, est programmée au musée Villa Stuck, à Munich, du 10 novembre 2011 au 4 février 2012, puis au musée Toulouse-Lautrec, à Albi, au second semestre 2012.






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